La somme de nos folies de Shih-Li Kow : grain de folie et dépaysement

Shih-Li Kow
Paru aux éditions Zulma
384 pages

Introspection et sujets difficiles semblent être les maîtres mots de cette rentrée littéraire. Mais en cherchant bien il y a quelques romans drôles à souhait, dépaysants sans pour autant n'être que légers. C'est le cas de ce très beau premier roman paru chez Zulma, arrivé tout droit de Kuala Lampur et dont le traducteur, Frédéric Grellier, a su retranscrire tout le panache. 


“ Je sais bien que la logique c'est barbant. C'est bon pour les adultes et les enfants plus mûrs que leur âge, mais si je ne fais pas simple, je vais devoir vous présenter une version plus âgée de moi pour ensuite vous embrouiller avec des flashbacks qui vous gâcheront tout le plaisir de me voir grandir. Vous les adultes, vous avez l'imagination un peu lente à l'allumage. Je vais donc opter pour une approche logico-chronologique, et si vous avez besoin de visualiser, mettez-y de l'insolite, de la couleur et de la fantaisie. ”

Lubok Sayong est une contrée au nord de Kuala Lampur qui n’attire pas franchement les touristes, pour le moment en tout cas. Pourtant cette ville n’est pas sans légendes ni attraits. Le problème c’est qu’elle se situe entre deux rivières et trois lacs qui sortent régulièrement de leurs lits. Une énième inondation frappe la ville. Plus forte cette fois, plus dévastatrice. Et les partis politiques surfent sur la vague pour faire campagne. 
C’est ainsi que tout démarre lorsqu’on rencontre Auyong, un ancien directeur de supermarché désormais directeur d’une conserverie de litchis, et Beevi une femme lumineuse au caractère bien trempée, sans filtre, râleuse mais toujours la main sur le cœur. Beevi vit seule avec son poisson aux écailles d’argent qui tente de profiter des inondations pour se faire la malle… Assoiffé de liberté. 

Leur vie va basculer un peu plus quand Mami Beevi héritera de la grande maison familiale et de la garde de Mary Anne ‒ une enfant que sa demi-sœur et son mari avaient décidé d’adopter avant le drame ‒ puis quand la modernité gagnera cette ville isolée.
Petit à petit, la grande maison familiale va devenir une maison d’hôtes sous la baguette de Beevi aidée par Auyong, Mary Anne cette adolescente curieuse et quelque peu différente, Mary Beth la meilleure amie de cette dernière et Miss Boonsidik, transsexuel engagé. Ce lieu plein de secrets et de fantômes va devenir le haut-lieu de touristes perdus ou orientés ainsi que des amis de la cause gay et transsexuel. Autant le dire, ça swingue à Lubok Sayong ! 

“ Comme les humains se souviennent d'autres humains, les choses ont une mémoire qui leur est propre, les démarcations entretiennent les souvenirs, puis les lignes s'estompent au fil du temps et tout se confond. ”

C'est avec un amusement non dissimulé que nous suivons ces personnages principaux ou secondaires hauts en couleur. Car si La somme de nos folies nous dépeint l’évolution d’un peuple et d’un pays, la folie des Hommes parfois, Shih-Li Kow nous conte le tout avec humour, mordant, malice. Petits grains de folie.
Le récit entremêlé des voix d’Auyong et Mary-Anne qui se complètent nous entraîne dans la vie en apparence paisible d’un coin reculé de Malaisie, loin des problématiques des grandes villes. Ici, les enfants échafaudent des plans pour sécher les cours et les professeurs rivalisent d’imagination pour les démasquer. Ici, tout le monde se connaît, le multiculturel cohabite. Ici, chacun connaît la légende du lac de la 4e épouse ou encore la folie de la vieille aux sangsues…  Ici, la nature prédomine et les coins de pêche sont tranquilles (sauf si l’on croise un poisson argenté…). Mais en filigrane pour ensuite devenir une réalité installée le monde évolue et Lubok Sayong n’échappera ni à la modernité : arrivée de la fibre, installation d’infrastructures touristiques ; ni aux préoccupations sociétales et politiques : écologie, racisme, élections… C'est la vie, le monde et toutes leurs subtilités qui prennent forme devant nos yeux de lecteurs-voyageurs.

On se laisse totalement porter par l’extravagance de cet univers entre le conte et la satire où l’on s’évade dans une langue inconnue, enchanteresse, des paysages loin de nos univers bétonné. Et on respire, au moins un temps, à plein poumons, se représentant les lacs et se laissant emporter par les légendes qui les peuplent. Difficile de quitter ces personnages et cette atmosphère tant on succombe dans ce premier roman brillamment réussi à ce bout de Malaisie qui met les rapports humains et leur poésie au centre de tout. Qu’il y soit question d’intime : deuil, enfance, acceptation de soi ; ou de légende, de liberté, de magie, de poésie, d’évolution, de tradition, de mondialisation, l’homme est au centre de tout. Ballotté entre les désirs profonds et les chemins réellement empruntés.

Car c’est aussi cela la somme de nos folies : nos contradictions, nos envies, nos réalisations.

Commentaires

  1. Voilà un billet qui tombe à point nommé. J'ai envie de quitter un peu nos contrées franco-françaises pour aborder des rives plus exotiques. Et la littérature de Malaisie, je crois bien que je n'en ai jamais lu...

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    1. Hé bien ne cherche plus ! Tu l'as trouvé :-) et je pense franchement qu'il te plaira.

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  2. J'aime les éditions zulma pour l'ouverture au monde qu'ils transmettent par leur livre. Je viens d'en acheter deux ce mois ci et j'ai hâte d'acheter celui dont tu parles !

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    1. Je n'en lis que trop peu de chez eux mais je compte bien me rattraper :)

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