Danse d’atomes d’or d’Olivier Liron : danse poétique et sensuelle des corps et des mots

Danse d'atomes d'or
Paru chez Alma Editeur en 2016
234 pages

Rares sont les premiers romans qui vous laissent sans voix, vous subjuguent par leur style et par cette poésie qui prouve que nul vers n’est nécessaire pour emporter et émouvoir (même si j'adore cela). Alors qu’il me tarde désormais de découvrir ce que cache Einstein, le sexe et moi à paraître en septembre, je reviens sur le sublime Danse d’atomes d’or, premier roman d’Olivier Liron.


C’était un après-midi de juin, sur Paris, le lendemain d’une belle et douce soirée pour la remise du Prix Orange qui s’était prolongée jusque tard. Le rendez-vous était fixé dans le salon de thé de la mosquée de Paris. Je ne connaissais pas l’endroit, Olivier m’avait dit « c’est très joli ». Il avait raison, une sorte de petite parenthèse dans le tumulte parisien. J’étais en avance, je patientais, je me demandais pourquoi j’avais accepté l’invitation. La nuit courte m’a fait paniquer. Je n’avais pas lu le premier roman d’Olivier. Acheté mais pas encore lu. Déjà en temps normal, je ne sais quoi dire face à quelqu’un que je ne connais pas ou face à un auteur que j’ai lu mais alors quelqu'un que je connais très peu, qui est en plus un auteur que je n’ai pas lu… 
Alors évidemment, ce qui devait arriver arriva, la petite muette de retour, ma timidité au grand jour. J’ai eu la chance de tomber face à un homme bavard. Il n’y a pas de hasard. Le temps a filé à l’ombre des arbres, au milieu des mosaïques, dans ce petit bout de palmeraie. 
Je m’arrêterai là pour le récit de cette rencontre. J’ajouterai juste qu’en repartant je trépignais encore plus d’impatience de découvrir l’univers d’Olivier. Alors j’ai terminé ma lecture en cours et je suis partie à la découverte d’un auteur, de son roman Danse d’atomes d’or. Je savais après nos échanges, après cette rencontre que je ne serai pas déçue par ma découverte. Et je pense pouvoir dire : enchantée Olivier Liron, auteur.

“ Ai-je un museau rouge ? Non. Ai-je une tante hôtesse de l'air ? Non. Suis-je une star de rodéo ? Non. Suis-je un instrument à vent ? Oui. Quel est l'âge du capitaine ? Non. Savez-vous planter des choux ? Non. Ai-je peur des loups ? Non. Même s'ils sont tenus en laisse ? Oui. Sais-je pêcher la truite ? Non. M'entend-on le soir au fond des bois ? Oui. Mais à l'heure où blanchit la campagne ? Non. Suis-je une cornemuse ? Oui. Vous êtes une cornemuse. C'est clair ? Vous êtes prêt pour le grand jeu. Qui êtes-vous, c'est la grande énigme.”

Une soirée entre amis, une simple soirée à laquelle O. arrive en retard. Un jeu, celui du post-it. Vous pouvez être qui vous voulez, ou plutôt vous devez être celui/celle qu’ils veulent que vous soyez. Et alors que la soirée peine à décoller, une jeune femme fait son apparition. Loren. Son regard attire celui de O. O. attire le regard de Loren. O. ce soir-là, sur le post-it, est Orphée. Je vous laisse deviner qu’elle sera le surnom de Loren lorsqu’il la rejoindra sur le balcon. 
Dès ce moment, elle va hanter son esprit. Il voudra la revoir. Comme une urgence. Une évidence. Loren, artiste insaisissable qui danse dans les airs comme sur terre. De cette rencontre naît une passion, une animalité, des nuits animées par la fureur d’aimer un sourire, un corps, une manière d’être au monde. Une de ces histoires que l’on vit probablement qu’une seule fois dans sa vie, entre deux êtres que tout pourrait bien opposer. Mais les contraires s’attirent paraît-il. 

“ Je sentais le corps de Loren à mes côtés et, comment dire ? c'était une colonie de fourmis rouges qui auraient grimpé sur mon corps couvert de miel après que je m'étais endormi au soleil. Et qui se seraient apprêtées à piquer. Et ce serait une image plutôt mal choisie mais il n'y aurait plus d'images possibles entre nous ; désormais il n'y avait plus d'images, il n'y avait plus que le désir de te prendre la main, de t'embrasser. Puis l'écran s'alluma soudain : il y eut un grand ébranlement et la salle fut agitée de balancement en tous sens, et Loren était tout contre moi. Sur l'écran, je vis approcher un vaisseau spatial et voici que nous étions dans le vaisseau, c'était nous qui étions aux commandes dans le vide intersidéral. Et à ce moment-là j'ai touché par inadvertance, vraiment ?, la main de Loren, et à ce moment-là toi, si cela s'est passé comme je le prétends, tu n'as pas retiré ta main [...] Et ensuite, je n'ai plus rien senti que ton corps contre mon corps et notre vaisseau a continué sa course pendant des heures, jusqu'au lendemain matin, et l'univers a fait quelque chose comme bang. ”

Alors qu’ils ne se sont rien promis, jamais, ils s’imaginent partir en voyage à Los Angeles, Mexico, en Australie, en Laponie, ou même à Dunkerque (et oui pourquoi pas ? C’est exotique Dunkerque). Puis un matin, après une de leurs promenades habituelles, Loren disparaît. Sans laisser ni mot, ni trace. Pourquoi ? Où est-elle ? Comment se relever après un amour aussi dévorant, qui illumine autant qu’il fait souffrir ? Un corps gravé dans celui de l’autre. Des images qui reviennent, des gestes, un regard, des mots, futiles d’apparence, des rues que tout relie à celle que vous avez aimé. Et que sait-on vraiment de la personne que l’on aime ? O. voudra à tout prix comprendre, retrouver son Eurydice. La sortir des Enfers. Mais comment retrouver cette femme volatile ? Il se pourrait que la réponse à sa question se trouve à Tombelaine, sur une terre Normande en plein cœur de l’hiver.

Petit bijou voilà les deux premiers mots qui me viennent à l’esprit lorsque je referme Danse d’atomes d’Or. Empreint d’une sensualité troublante portée par une plume sensible, charnelle et poétique, Olivier Liron revisite au féminin – clin d’œil à l’Opéra chorégraphié par Pina Bausch – le mythe d’Orphée et d’Eurydice. Version moderne de ces désirs qui dévorent, d’un amour aussi pur, éphémère que tragique. 

“ Il m'est impossible de dormir. C'est l'hiver. La femme que j'aime a disparu depuis cent soixante-seize jours. Je ne savais pas grand-chose d'elle. Elle était acrobate. Elle avait un léger accent. J'aimais son rire. Je l'ai cherchée partout.
Partout, j'ai traqué son image. Dans le regard des femmes qui lui ressemblaient. Dans le regard des femmes qui ne lui ressemblaient pas. Dans tous les verres et dans tous les cafés. Dans la couleur des mêmes robes. Dans les yeux des passantes. Je l'ai cherchée dans les nuits d'ivresse et dans l'agonie des arbres. Je l'ai cherchée dans l'horreur de continuer à vivre sans elle. Dans l'espoir, aussi. Je l'ai cherchée dans des paroles qu'elle avait dites. Je l'ai cherchée dans le souvenir de la façon qu'elle avait, par exemple, de s'écrier soudain, sans la moindre vulgarité : Putain, quelle conne. Ou encore, Saloperie de sac de merde. Comme ça. À chaud. Un poème de jurons. Cela pouvait revêtir des dimensions insolites, devenant guirlandes d'injures. Par exemple, putain de merde de bordel de saloperie de chierie de merde. Ou encore, avant de prendre congé des gens : Allez, il faut que je me casse.
Oui, tu t'es cassée. En mille morceaux mon amour. ”

La danse des corps et des cœurs, se transformant en danse des mots, est aussi fouillée qu’on la sent sincère. Mélancoliquement sincère. Jonglant entre le tu et le elle, la mémoire et le récit se confondent. Les trois parties dont est composé le roman sont d’une maîtrise à couper le souffle. Sorte d’opéra en trois actes. Orphée, le premier acte, la rencontre, relève de l’attraction, si bien que l’on pourrait aisément s’imaginer être O. ou Loren. Les sensations, les respirations, les émotions pourraient devenir nôtres, transparaître sur nos visages et dans nos gestes. Un romantisme et une sensualité assumés, oui, mais sans tomber dans la mièvrerie. Olivier Liron parvient au dosage juste en y incluant une sorte de distance, de légèreté qui nous arrache souvent un franc sourire avant de nous emmener en Promenade, le second acte. Une promenade comme une errance mêlant douleur, incompréhension, amitié aussi puis résignation avant que le dernier acte – Eurydice –  vienne tout bousculer, le dénouement final, celui qui fait palpiter le pouls un peu plus fort. Celui qui vous fait dire que si les histoires d’amour finissent mal en général certaines d’entre elles restent sublimes et sublimées. 

Par cette prose que l’on sent viscérale, Olivier Liron a réussi à me transporter de la première à la toute dernière page, vraiment toute dernière page. Il y a des romans nécessaires à écrire, à crier, on comprend que celui-ci en fait partie. Aussi curieux que cela puisse paraître, j’y ai retrouvé dans ces pages ce que j’ai cru décelé chez l’homme rencontré cet après-midi de juin. Cette sensibilité, cette sincérité toutes deux belles et grandes. Et je trouve qu’il n’y a rien de plus joli que de retrouver entre les lignes, un peu de la personne que l’on a eu en face de soi.

Commentaires

  1. Je me souviens très bien de ma lecture de ce premier roman, qui n'avait pas passé la sélection à l'époque et ne m'avait qu'à moitié convaincue... mais... il y avait un truc. Une atmosphère, une sincérité... bref. Tu imagines bien que vu le nombre de premiers qui me passent entre les mains, ce genre de petite trace, c'est déjà pas mal. Alors je suis super contente d'avoir adoré son 2ème roman qui, cette fois, m'a convaincue jusqu'au bout, m'a fait sourire et rouspéter, m'a émue aussi. J'ai retrouvé cette forme de sincérité qui m'avait plu mais avec cette fois un aboutissement qui produit un vrai chouette roman. J'espère que tu l'aimeras aussi.

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    1. Vu la quantité que tu engloutis oui je me doute bien. J'ai aimé cette errance, cette ombre qui plane. Je suis extrêmement sensible à cela.
      Je démarre prochainement « Einstein, le sexe et moi» et je ne te cache pas que j'ai hâte. J'ai beau savoir que le thème est bien éloigné, j'ai envie de retrouver cette sincérité. Je trouve que c'est assez rare ce genre de petit détail pour être souligné.

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