Mon sang à l’étude de Joachim Schnerf : danse de l’urgence et l’attente

Mon sang à l'étude
Paru aux éditions de l'Olivier en 2014
96 pages

J’ai aimé passionnément le second roman de Joachim Schnerf, Cette nuit (d’ailleurs en lice pour le Prix Orange du Livre). Lors de ma rencontre avec l’auteur au salon du livre de Paris, il nous parle – à mon acolyte de L’Albatros et moi – de son premier roman Mon sang à l’étude, nous dit qu’il est très différent ne serait-ce que par le thème. Un thème qui me touche, qui je le sais va forcément trouver écho, et dont il me semble important aussi de parler.


Samuel, né le 07/02/1988, pénètre dans le centre. Un patient parmi les autres. Un code, presqu’un numéro. L’appréhension qui monte dans la salle d’attente. Ne pas regarder les autres, rester droit, digne. Laisser les mains expertes, habituées, serrer le garrot, tapoter peut-être un peu pour trouver la veine. Enfoncer l’aiguille. Laisser le sang se déverser dans les tubes.
Samuel, né le 07/02/1988, 26 ans, donne son sang à l’étude. Et patiente. Dans trois jours il saura. Il saura si les larmes de spermes, les larmes de sang, les larmes tout court changeront à tout jamais son existence. Positif, négatif. Cette attente insoutenable qui angoisse, pousse à imaginer le pire. Que dire aux proches ? Que dire à celle qui accompagne ses nuits, Léna ? Que dire à ce corps qui fait vibrer le sien ? 
“ Nous n'avons pas trente ans et passons notre temps à fuir la gêne de son nom, jouissant d'un engagement fantasmé. Il est sur nos bites plastifiées ou encarté aux festivals. Mais il n'a aucune place à nos yeux. Nous ne l'avons pas vu, pas connu. Il est un étranger qui nous fait honte et qu'on prend plaisir à oublier. Ses lettres sont un gage moral. Nauséeux. Et qu'on ne sait que fuir, animaux traqués par notre pusillanimité. ”
Samuel attend la sentence. Comme on peut attendre dans ces cas-là. En s’inventant des rencontres avec le « patient zéro », en se gavant d’informations, de statistiques, de littérature en lien avec le virus. En tentant d’oublier aussi parfois ce « test », quel drôle de mot pour définir la maladie qui plane et rode.  Alors danser, boire, manger une tarte au citron meringuée. Danser sur le fil, imaginer ce qu’il dira. Danser avec l’ivresse. Chercher le réconfort dans le corps de Léna, l’aimer, elle qui ignore tout. La posséder sensuellement. Comme une urgence. Avant la possible mort. 
Et Léna comment perçoit-elle ce jeune homme qui semble si insaisissable et s’évapore une fois que les corps ont expulsé l’érotisme qui les dévorait ? 

Dans ce court récit, Joachim Schnerf nous entraîne dans les quelques jours d’attente qui précèdent les résultats du test du Sida. Le « gay cancer » comme il était appelé à une époque… Ce virus toujours aussi redouté. Bien sûr il y a la prévention, primordiale, qui se développe, prend de plus en plus d’ampleur mais parfois même avec cela, on peut déraper « le serment à la capote peut-être, balayé par l’alcool et la soif rageuse de sexe. ». Et qui en parle de cela ? Qui ose en parler surtout ? Il y a la honte qui s’immisce. Il y a la sensation que le monde entier nous regarde, suspicieux. Ils savent. Ils savent et nous on attend. On se cache. On se fait petit. Aussi petit que l’on peut. On poste un message et puis on coupe le téléphone. On sait ce que ça déclencherait. Un raz de marée. 
Joachim Schnerf, lui, ose en parler, sans détour, sans pincette. La mort et le sexe dansent ensemble durant trois jours. Dans cette angoisse permanente qui ne nous lâche pas. Qu’on a peut-être un jour nous aussi ressenti. Et il retranscrit cela, pour nous, à la perfection. 

“ Je cache mes oreilles du plat des mains pour endiguer leur vacarme et me dirige vers la boulangerie. [...]
La religieuse est la première à me dévisager, secondée par toutes sortes d'éclairs qui me foudroient avec indignation. Tout est bon pour me désigner parmi les clients, une fraise trop bancale, une chouquette difforme, chaque détail s'agrippe à ma gorge pour me pendre en public. Cette traque gastronomique est absurde, je sais bien que les petits pains ne connaissent rien aux modes de transmission. Il y a encore deux personnes devant moi, j'en profite pour déshabiller d'un regard les crèmes enfermées dans leurs choux. Elles ne me font pas peur et je n'ai pas l'intention de me laisser bouffer par leurs airs. Les croissants n'ont pas accès à internet. ”

C’est le souffle court que j’ai lu les quatre-vingt-dix pages. Deux fois même ce qui ne m’arrive jamais. Dans la crainte, l’inquiétude, la projection. Mais aussi dans la beauté d’une relation naissante. De celle où l’on avance à tâtons. Sans savoir s’il faut aborder ou non le sujet. Partager entre la retenue et le désir ardent d’un toucher que l’on guette, d’un regard que l’on pose sur l’autre sans qu’aucun mot n’ait besoin d’être prononcé, sur une piste de danse – et tant pis s'ils dépassent les limites de la bienséance –, dans un taxi ou dans l’intimité d’une chambre. Le rythme s'accélère et l'on passe alors de la chaleur de l'un à celle de l'autre. C’est érotique, c’est animal, viscéral. Mais jamais vulgaire. Il y a juste cette urgence. Humaine. Dans laquelle, je pense, nous pouvons tous nous retrouver. 
Oui, Mon sang à l’étude est très différent de Cette nuit par son thème évidemment mais par son écriture également, plus exaltée, plus sensuelle et charnelle aussi mais toujours intime. Et qui me fait dire que l’auteur sait jongler avec habilité autour de thèmes universels. 

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