Manger l’autre de Ananda Devi : dans le ventre de l’ogre

Paru aux éditions Grasset - 224 pages

Je ne vais pas y aller par quatre chemins, pas faire durer le suspense, pas tourner autour du pot, Manger l'autre est magistral ! Tant dans le fond que dans la forme. 


“Je suis le rejeton monstrueux d'un mariage contre nature entre surabondance et sédentarité. Je subis ce que vous refusez de voir mais subirez tous un jour : le gonflement grotesque de l'inutile. Et qu'y a-t-il de plus inutile que l'excès de gras, je vous le demande ?
Plus que le mal physique, je suis la représentation psychique de notre époque, j'en suis l'immodéré somatisé, la terreur et la spirale autodestructrice [...] Ne reste plus que l'assouvissement des envies du corps ‒ gloutonnerie et pornographie, nos deux mamelles. ”

Elle est « l’éléphanteau rose ». Elle est « la couenne ». Elle est le monstre absolu aux yeux de tous ou presque. Elle pesait dix kilos à la naissance. Elle a épuisé sa mère par sa gloutonnerie, effrayé ses nourrices. Toutes sont parties. Même elle, qui lui a donné naissance. C’est son père qui durant seize ans a pris soin d’elle. Enfin si l’on peut vraiment dire cela. Il s’est plié en quatre pour assouvir sa faim grandissante. Persuadé qu’elle n’est pas seule. Qu’elle n’était pas seule dans l’utérus de sa mère. L’adolescente a englouti sa sœur. Désormais, elle est « ses petites chéries ».

Alors il cuisine, de bons petits plats, bien dégoulinants d’amour et de sel et de sucre, pour elles deux. Mais voilà les années passent et les kilos s’accumulent. La chair adipeuse devient l’enveloppe principale, encombrante de cette jeune adolescente persécutée, martyrisée, humiliée par ses camarades de classe ou ces inconnus. Partout, sur un terrain de sport. Partout, dans la rue. Partout, sur les réseaux sociaux. L’œil (Internet) est peut-être son pire ennemi. Elle est, une bête de foire. Les autres sont les bourreaux assoiffés de destruction, de buzz. 
A seize ans, elle n’est plus capable d’entreprendre ne serait-ce qu’un déplacement normalement. Alors elle reste enfermée chez elle, choyée par les petits plats de son père dévoué. Résignée, elle sait qu’elle est condamnée à vivre en ermite. Puis vient le jour où le drame se produit et avec lui la délivrance. La possibilité d’un possible. René. René que la vie n'a pas épargné. Les plaisirs de la chair qui se mêlent aux plaisirs gustatifs. Goûter au corps, le sien, et celui de l’autre. Mais pour combien de temps ? La torture cesse-t-elle un jour pour ces êtres qui ne font pas partie de ces diktats de la normalité ?  

“Mange-moi, engloutie-moi, mon homme éternel, que je sois ton ultime festin, oublions le sort des êtres humains sur terre, tout ce qui dans ce monde nous voue à la destruction, choisissons notre propre fin sans attendre, choisissons-la gaie et rieuse, gargantuesque et vertigineuse, afin que la mort soit notre dernière saveur.
Offre-moi les angles de ton corps, que je m'y appuie et m'y soutienne, et je t'offre le matelas du mien pour que tu t'y loves, ne sommes-nous pas ainsi parfaitement accordés, l'osseux et la boursouflée, mes lymphes surnuméraires et tes surfaces concaves, tout ce qui en moi déborde, tout ce qui en toi s'efface, je t'offre mon excès, à toi, l'affamé, tu m'offres tes voyages, à moi, l'immobile. ”

A sa lecture, je me prends la violence de ces étrangers et la puissance d'une écriture en plein visage. Immédiatement les mots se déchaînent, cruels, comme les autres le font et le sont à l’égard de cette jeune fille incroyablement forte qui oscille entre douleurs, colère et lucidité. 
L’auteure tient là entre ses doigts notre visage pour qu’on ose regarder en face, qu’on ne détourne pas le regard sur ce monde qui dégueule de comportements infâmes à l’égard du non consensuel. Sur nos aberrations. Nous sommes pantins, inclus dans cette fable cruelle. Nous sommes la jumelle, celle disparue, dévorée in utero. Là comme une ombre qui plane et à qui elle s’adresse ponctuellement. 
Ananda Devi nous force à affronter ce qu’on refuse bien souvent de voir, comme ces autres face aux photos. Écœurés mais qui observent, scrutent pourtant avec une sorte de fascination malsaine. 
Obésité. Précarité. Différence. Culte de la minceur. Regard de soi et des autres. Conséquences d’Internet.  Allégorie du consumérisme. Des thèmes et des messages forts qui sont aujourd’hui plus actuels que jamais et qu’elle maîtrise avec brio. Elle brise le conformisme, cette vision des choses bien étriquée que nous avons nous-même instaurée. Ce besoin de plus, toujours plus, encore, encore et encore. Jamais rassasiés de rien. Manger l’autre. Manger la jumelle. Manger le plat suivant. Manger le monde. Manger l’autre. Avec ferveur, boulimie, rage. Mais qui mange réellement qui ? Qui engloutie l’autre ? Qui le dévore ?

“Confrontons-nous à l'évidence : je suis la preuve que la volonté humaine est une aberration. Les addictions viennent si facilement à bout de notre résolution. Alcool, cigarette, bouffe, drogue, sexe, ce sont les excès qui nous excitent, qui nous passionnent. Sans eux, nous sommes de pâles effigies faisant semblant de vivre. Sans eux, nous passerions de la naissance à la mort comme des ombres qui n'auraient jamais connu le bonheur des délicieux interdits. Nous sommes la contradiction vivante de nos idéaux de sainteté et de santé.”

J’ai mangé l’autre avec avidité, sans retenue quitte à frôler le haut-le-cœur. Mon exemplaire est défiguré de tant de post-it, de pages cornées, de traits de crayon, d’annotations. Et plus j’avançais dans ma lecture, plus je dévorais la langue, la danse des mots tantôt violente tantôt poétique. Le choix et le poids des mots d’une justesse comme j’en ai rarement lue jusqu’ici. Crus et cruels. Beaux oui beaux ça ne veut pas dire grand-chose mais les mots d’Ananda Devi sont beaux, charnels. Ils m’ont happée vers un gouffre que je savais inévitable autant qu’ils m’ont m’enveloppée d’une sensualité incroyable. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il y a de la sensualité dans ce roman. Une sorte de gourmandise amère, piquante, joueuse qui transcende toute logique. Mais y’en a-t-il seulement une ? Quand on lit une telle fable, j’en doute. 

J’ai bien conscience que ce roman de l’excès et de la dévoration peut déranger, bousculer, remuer tout un tas d’émotions mais il s’agit selon moi d’une œuvre totalement hypnotique et magistrale, beaucoup plus large, beaucoup plus grande que le simple traitement de l’obésité morbide. Et elle mériterait certainement d’être étudiée.  

Commentaires

  1. Tout cela me semble très tentant, même plus que tentant

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    1. Ah mais tant mieux ! Maintenant il ne reste plus qu'à céder à la tentation :)

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  2. Tu écris magnifiquement bien et tu donnes envie de le lire. Quand on parle de corps, de l'identité, je saute dessus sans hésitation !

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    1. Oh merci beaucoup ! Je scruterai avec attention ton avis :-)

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