Douces déroutes de Yanick Lahens : plongée dans un pays contrasté

Douces déroutes
Paru aux éditions Sabine Wespieser - 232 pages

Haïti a été mis en valeur l’an dernier à travers le très remarqué Avant que les ombres s’effacent de Louis-Philippe Dalembert. Douces déroutes suivra-t-il le même chemin ? 


Le roman s’ouvre sur la lettre d’un homme à sa femme. Une lettre qui ne laisse rien présager de bon pour son expéditeur. La menace est proche, la mort rode, pue. C’est une question de jours, peut-être d’heures avant que les représailles ne s’abattent sur lui. Lui … c’est Raymond Berthier, il est juge. Et lorsqu’on est juge à Port-au-Prince il vaut parfois mieux se taire. 

Plus tard, la menace n’en est plus une. Berthier est mort. On ne sait rien sur les circonstances de celle-ci. Au volant de sa voiture, Cyprien, ex-élève de Berthier, apprenti avocat, sent la violence planait dans les rues de la ville. Il perçoit les yeux, les canons qui scintillent. Il pense à Brune, sa douce Brune à la voix chaude. Brune, la fille de Berthier, qui trouve son réconfort dans la musique et dans le soutien de ces amis et de son oncle. L’oncle Pierre qui a décidé de faire la lumière sur la mort de son frère. Un homme qui vit discrètement après avoir dû s’exiler à cause de son homosexualité. Aidé de deux amis et de Francis, un jeune journaliste fraîchement débarqué de France qui succombe peu à peu au charme de Brune, ils vont tenter de faire la lumière sur cette sordide affaire.
Mais dans ce pays, il y a des histoires qu’il ne vaut mieux pas tenter de déterrer et l’espoir d’y parvenir est mince. 

“ Quelque chose a dû exister avant l'asphalte. Quelque chose que je ne connais pas. Cette chose que mon père, ma mère ou même mon oncle Pierre ont souvent évoquée, mais qui m'échappe. De la ville, Brune ne connaît que ce qui a poussé avec elle sur cet asphalte fertile. Cette fièvre qu'il faut laisser brûler la peau, les frissons qui tracent au feu la colonne vertébrale, la peur qui cogne contre le coeur, la beauté qui vous happe aussi sans prévenir. Brune est une fille des commotions, de la colère et du sang, des vertiges, de l'âpre beauté de cette ville. ”

C’est une sorte de roman choral qui au prétexte d’une enquête nous fait découvrir Haïti. Ni tout noir, ni tout blanc. Contrasté par ces personnages à la fois pleins de rêves et désabusés et par un pays qui s’enfonce toujours plus dans les affres de la délinquance et de la misère. On y découvre un poète que la peur tenaille et inspire, des prostituées au corps refait qui s’appliquent à mettre un peu de chaleur dans le corps des hommes. On y découvre une jeune femme à l’aura enchanteresse qui n’a nulle conscience de sa beauté. Un oncle que sa famille n’a pas épargné pour lui mais aussi pour eux, et le regard des autres. On y découvre un jeune homme fier d’appartenir à ce qui semble être un gang. Chacun d’entre eux cherchant un nouveau souffle, une raison de s’accrocher pour grandir, pour sortir de la pauvreté, pour s’affirmer ou encore s’affranchir. 
On y découvre une ville aux vapeurs de mort. Bouillonnante. Aussi étouffante qu’énergisante. Mais où l’amour et l’amitié maintiennent l’espoir. Au moins un temps. 

Au rythme de chapitres courts, ciselés, Yanick Lahens tente d’éveiller les consciences où le créole flirte avec le français. Tout comme le bien et le mal. La violence et l’amour. Ce roman n’aurait pas pu mieux porter son nom. Douces déroutes. Un paradoxe pour un pays paradoxal.

“ Tu sais, ici, tu ne peux pas laisser tes rêves musarder en chemin. Ici, la vie et la mort se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Tu vis vite. Tu fais tourner les mots, les couleurs et les notes de musique. Tu fixes tes vertiges. ”

Si j’ai aimé l’enchaînement de ces chapitres dont chacun est la voix de l’un des personnages, je regrette néanmoins de ne pas avoir su trouver la fluidité qu’imposait pourtant les phrases courtes et entraînantes. Il m’a manqué un je-ne-sais-quoi, peut-être de la poésie. Lumineuse ou mélancolique qu’importe mais quelque chose de plus viscéral. Je m’attendais à retrouver cela dans la description des sentiments, dans la vision de Brune, Francis, Pierre ou encore Ezéchiel (surtout Ezéchiel puisqu’il est le poète), mais j’ai eu l’amère sensation que l’auteure n’avait pas su faire totalement corps avec eux. C’est d’autant plus dommage qu’il y avait un potentiel fou notamment lorsque l’écriture de Yanick Lahens se laisse aller au corps justement. Lorsque Francis pose le regard sur Brune, lorsque Brune succombe à l’attirance. Lorsque Cyprien répond à l’appel du corps. Le corps qui se relâche. Ce sentiment animal qui renforce l’évidence : malgré la violence, la peur tenace et la misère, ressentir encore. Pouvoir encore ressentir. Devoir encore ressentir. Comme une nécessité pour ne pas totalement sombrer dans la noirceur d’un pays déchiré. J’aurais aimé qu’elle le déploie davantage ce potentiel, qu’elle l’exploite jusqu’au bout. Dans d’autres domaines. Dans la fraternité, dans les descriptions de cette ville à mon goût trop survolées. J’aurais aimé finalement plus de corps, plus de puissance et de réflexions. Plus de cohérence. Que les envolées apportent au récit plus qu’une jolie phrase ou référence au milieu d’un chapitre. Que ces envolées ne soient pas justement qu’une beauté figée dans une ville en mouvance.

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