La vie princière de Marc Pautrel : foudroyante déclaration à une femme éphémère

La vie princière
Paru aux éditions Gallimard dans la collection L'Infini
80 pages

Certains romans sont comme une bulle qui vous enveloppe, vous soulève de quelques centimètres du sol. La vie princière de Marc Pautrel est l’une de ces bulles. Ne vous fiez surtout pas au faible nombre de pages, il y a parfois bien plus de force dans 60 pages que dans 500. 


Il est écrivain, en résidence dans un domaine bordé d’oliviers et de cyprès. Un cadre idyllique où se rejoignent également, le temps d’une semaine, des chercheurs, médecins, scientifiques de tout bord et une certaine L. L une trentenaire, lumineuse, une italienne à la maîtrise quasi parfaite du français et à l’accent envoûtant. L, aux yeux bleus-gris qui étudie la figure du Christ chez les auteurs du XIXe. 
La rencontre a lieu lors d’un dîner auquel chaque résident est convié. Il tombe d’abord sur elle, puis en amour. Presque instantanément alors qu’il le dit il n'était d'abord pas attiré par elle. Mais le cœur et le corps s’embrasent. 

“ Au moment où j'écris ces phrases, cela fait maintenant deux jours que tu es partie et je sens que les traits de ton visage, et ta voix, tes yeux, tes lèvres, tes mains, tes cheveux et la forme de ton nez s'effacent de ma mémoire. C'est une chose terrible à vivre et il n'y a rien à faire : maintenant c'est chaque seconde s'écoulant qui me retire quelque chose de toi qui demeurait en moi, c'est chaque seconde qui m'appauvrit de toi, comme si mon cerveau fuyait de toutes parts, et je ne veux pas que ça arrive je voudrais te retenir mais je n'ai aucun moyen, [...] ”
Il conte cette rencontre éphémère, ses sentiments aussi confus qu'évidents, dans une longue lettre foudroyante de beauté et de justesse qu’il lui adresse pour ne pas perdre la trace de son souvenir. 
Une rencontre ordinaire qui aurait pu déboucher sur une histoire extraordinaire mais les plus belles histoires sont parfois celles qui restent inassouvies.  

J'ai toujours un peu de mal à retranscrire l'amour, à parler d'amour tout court je pense. Certainement parce que pour moi rien ne vaut de le vivre ou de le lire mais le retranscrire c'est délicat, jamais assez juste, jamais à la hauteur de mon ressenti mais je vais tenter... ne serait-ce que pour essayer de vous convaincre de ne pas passer à côté de ce livre. Ma crainte en lisant les premiers mots était de découvrir un roman un peu niais ou une sorte de copie de la magnifique déclaration d'amour d'André Gorz à sa femme dans Lettre à D. Mais il n'en est rien. La vie princière n'appartient qu'à Marc Pautrel. 

C'est une rencontre tissée de fil d’or entre deux êtres qui se frôlent, qui se cherchent du regard. Une complicité évidente qui naît durant leurs échanges, sur la terrasse du Domaine pendant que la belle fume ses cigarettes, leurs discussions approfondies lors de leurs marches au milieu des Cyprès. Une rencontre comme nous en avons rarement dans notre vie. Éclatante. Une rencontre capable de vous faire perdre toute notion du temps, de la réalité, tant que l’autre ne prononce pas les deux mots déchirants « mon compagnon »

“ Et aussitôt que tu commences à me parler pour expliquer ce que les Américains ont dit, je recule un peu la tête et nos yeux se croisent comme chaque fois que nous nous parlons, et tu as ce regard direct, peut-être celui de toutes les Italiennes, je ne sais pas, et moi pareil, j'ai le même regard vers toi, direct et fixe. C'est exactement comme dans les toiles de Fra Angelico : les rayons divins, ces lignes droites dorées tracées au cordeau depuis le ciel jusqu'au crâne des bienheureux lorsqu'ils reçoivent l'Esprit saint, mais ici depuis tes yeux jusqu'à mes yeux, comme si les phrases que nous échangeons devenaient aussi solides que des câbles, nos yeux reliés deux à deux par des rayons divins, les fils d'argent d'un grand pont de lumière. ”

La vie princière est une magnifique déclaration d’amour à l’autre, mais à l’amour aussi. A ce qu’il est capable de saisir de mouvements, de grâce, de silences, d’évidences. De ces paroles prononcées sans qu’un mot ne sorte de la bouche de l’autre, ces paroles dictées par le regard. Ces réserves que l’on se force à avoir par respect pour l’autre alors que l’on crève d’envie de se laisser aller à une caresse, à un baiser. Marc Pautrel nous livre ici une lettre contemplative d’Elle. De ce qu’ils auraient pu être, peut-être, si bien sûr … Une lettre pour ne pas oublier son « ciao », son sourire, son parfum, sa voix, son absence. Presque d'une seule traite comme si cet homme avait peur de tout oublier avant le mot de la fin. Un ouvrage éminemment poétique sur l’impossibilité d’une possibilité que je vous recommande sans une once d'hésitation.  

Commentaires

  1. Eh bien ! Quelle déclaration d'amour ! Comment ne pas aller y voir d'un peu plus près après cela ?

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  2. Superbe ta chronique. Je pense que je vais essayer de me le dégotter

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