Atelier d'écriture #277 de Bric à Book | Communiquer avec les mains

Chaque semaine, Leiloona du blog Bric à Book organise un atelier d'écriture. Le principe : à partir d'une photo, sélectionnée une semaine à l'avance, proposer un texte au ton et genre de notre choix. De quoi éveiller notre imagination :-)


Chaque jour, à l’aube, il s’assied devant sa machine à écrire. Devant sa feuille blanche, il tape quelques mots sans queue ni tête. Son rituel pour enclencher la suite. 

Il se souvient de ses parents lui répétant « écrire ça ne sert à rien. Ce n’est pas un métier, mon fils ! Ecrire ne nourrit pas un homme. » Dans ces moments-là il avait envie de tout envoyer valser, prendre ses maigres affaires, sa machine à écrire et foutre le camp. Loin. Loin d’eux. Alors aujourd’hui il va la remplir cette page blanche. Pour leur dire qu’elle est là pour déverser les peines et les joies. Tantôt oiseau de nuit qui plane sur nos doutes, tantôt papillon libre qui récolte le suc de nos années perdues. Elle est là, pour déverser les beautés éphémères de la vie. Viscérale. Elle le fait entrer dans une transe incontrôlable. C’est le cœur qui guide et les doigts qui retranscrivent. C’est tout ce qu’il sait faire. Communiquer avec les mains. 

Au son du « tac-tac-tac » de sa machine, tel un musicien, il fait danser ses personnages, leurs visages et leurs corps. Il leur offre une vie aux couleurs de son âme. Il remplit des pages de mots avec son air un peu perdu. Immortaliser de son art ceux qui, un jour, ont croisé son chemin. Les inscrire à l’histoire pour ne pas oublier qu’ils ont contribué, un peu, rien qu’un peu, à son accomplissement. C’est sa façon de dire merci, parfois au revoir. Car l’homme est discret et parle peu. Nul dédain dans ses silences. Il observe, absorbe, grave au fond de sa mémoire. Sourit parfois, comme un enfant. Le monde qui court, qui joue et se meut est sa matière première. 

Au point final, il regroupe ses feuilles. Les relie délicatement d’une ficelle. Les glisse dans l’enveloppe. L’histoire partira ce soir. Il hésite. Ajoute une dernière page, la première des 288, « A mes parents, j’aurais aimé vous faire changer d’avis avec le temps… ».

Il se lève, allume une cigarette, respire l’air frais de l’automne. Le taxi ne va plus tarder.
Ce soir, lorsqu’on lui demandera pourquoi il écrit, il répondra simplement, son prix entre les mains, « c’est tout ce que je sais faire. Communiquer avec les mains. ».

© Amandine - L'ivresse littéraire

Commentaires

  1. Que d'émotions en te lisant, juste avant de partir travailler !! Tes mots me vont droit au coeur.. Touchée/coulée je suis ! Mais comment fais-tu ? 1000 bises et à bientôt !

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  2. Un texte qui fait du bien et qui démontre que même les plus taiseux ont des choses à dire. Une belle histoire pour une belle revanche !

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  3. Un superbe texte, sur l'importance des mots, et sur ces espoirs, ces envies que l'on choisit de suivre malgré tout. Pour parfois réussir, et dire "J'avais raison d'y croire !"
    Merci pour cette lecture !

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  4. Quelle belle description que ces ressentis de l'écriture ! Et cette volonté de persévérer même quand l'entourage a peur et fait tout pour dissuader de prendre ce chemin de l'écriture uniquement. .. Bravo l'Ivresse ! Ton texte m'a transportée ! Nady

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  5. Les gens silencieux (ou qui parlent peu) sont à mon avis bien plus dangereux que les volubiles. On ne sait jamais quelles histoires se trament sous leur crâne...

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  6. Joli texte sur le travail d'écrivain et l'empêchement de la création. Sur l'aspect social du domaine de l'écrit, hermétique pour certains, sur la fracture douloureuse que cela engendre quand on sort du mode de fonctionnement de son milieu familial.
    Avec les mains ? J'aurais dit avec les mots. Avec les mains, ils auraient peut-être compris : un peintre, un sculpteur, qui donnent quelque chose à toucher, à voir. Mais un faiseur de mots, avec sa capacité à faire tenir un monde en quelques pages, c'est encore plus effrayant pour qui n'a pas les clés.

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  7. C'est beau ... c'est tout ce qu'il sait faire, et c'est déjà énorme, voire ... une très belle chose dans sa vie. :)

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