Le camp des autres de Thomas Vinau : sublime leçon de tolérance

Thomas Vinau
Paru chez Alma Editeur
200 pages

Je me demande encore comment j’ai pu passer, avant Le camp des autres, au travers de l’écriture de Thomas Vinau. Comment j’ai pu attendre juillet 2017 pour découvrir sa plume et son univers. Mais voilà l’erreur réparée et je ne compte pas m’arrêter en si bon chemin.


« Dans le ventre sauvage d’une forêt, la nuit est un bordel sans nom. Une bataille veloutée, un vacarme qui n’en finit pas. Un capharnaüm de résine et de viande, de sang et de sexe, de terre et de mandibules. Là-haut la lune veille sur tout ça. Sa lumière morte ne perce pas partout mais donne aux yeux qui chassent des éclairs argentés. »
Le décor se plante à peine la première page ouverte, nous plongeons tête la première dans une forêt et ses bruits effrayants. Là, tapis dans les ronces se cache quelqu’un. Un petit garçon nommé Gaspard et son chien sans nom, son bâtard. Tous deux blessés, ils ont fui leur maison, leur village, le père violent. Le père désormais mort. 
Débute alors une course à la vie, à la survie dans cette forêt inconnue où les loups rodent attirés par l’odeur du sang. Où les animaux sauvages sont sur leur territoire, et où ces deux compagnons de route sont des intrus. Mais Gaspard ne veut pas rejoindre le chemin. Portant son chien blessé sur le dos, il s’enfonce un peu plus dans cette immensité sombre où quelques rayons de soleil viennent percés les feuillages et réchauffer le froid du printemps et de sa solitude. Jusqu’à sa rencontre avec un certain Jean-le-Blanc qui vit reclus dans la forêt. D’abord méfiant face à cet homme qui semble être un sorcier, Gaspard apprend petit à petit à lui faire confiance. Et le moins que l’on puisse dire c’est que ce Jean-le-Blanc a beau vivre reclus, seul il ne l’est jamais très longtemps. Il reçoit régulièrement la visite de drôles de personnes. Capello, qui semble être le chef de groupe, Sarah, une prostituée, Fata’ et bien d’autres. Tous sont des laissés pour compte. Bohémiens, roms, déserteurs, voleurs, diseurs de bonne aventure, anarchistes et j’en passe. Tous sont des rejetés. Des gens du voyage qui semblent terroriser les habitants des villes. 

Mais curieux, comme le sont les enfants, Gaspard décide de rejoindre cette joyeuse bande de marginaux qui se fait appeler la Caravane à Pépère. Avec ses yeux d’enfant et sa naïveté, il les observe, les suit, apprend à les connaître et notamment Sarah qui le prendra sous son aile. Jusqu’au jour où, cette grande famille recomposée va voler en éclats. 
« Mais la forêt n’a jamais perdu ses propres règles, son propre règne, son ventre de nuit sauvage. Elle est restée le souffle archaïque de nos cycles, l’haleine musquée de nos origines, la reine ombragée du vivant, la ruade. Nous nous sommes tenus à l’écart pour inventer nos propres nuits, nos propres lois de bêtes orphelines, nos merveilles, nos désastres, nos propres dieux et nos propres monstres, sans jamais cesser de la craindre avec vénération. Elle est alors devenue le refuge de ceux qui se refusaient à l’homme et de tous ceux que l’homme refusait. Elle est l’autre camp. Le camp des autres. »
Ainsi, si l’histoire se déroule en 1906 et fait référence à des faits réels en ce qui concerne la Caravane à Pépère, elle est également d’une réalité frappante avec notre société actuelle. Les négligés de l’époque sont toujours ceux d’aujourd’hui et Thomas Vinau nous en fait prendre conscience, nous balançant la merde infâme de la société en plein visage mais aussi notre propension à l’intolérance, à la peur de ce que l’on ne connaît pas, au jugement sans fondement. Le camp des autres se fait alors prise de conscience, véritable claque de remise en question. J'ai d'ailleurs eu envie de vous citer un extrait des dernières pages, que l'auteur écrit en son nom. Mais finalement je n'en ferai rien. Je préfère vous laisser découvrir ces pages criantes de vérité et de beauté. 

Mais revenons au roman à proprement parler. 
Au-delà de ce combat contre l’intolérance, ou plutôt de ce combat pour l’humanité, Thomas Vinau c’est aussi des mots magnifiés. Une bouffée à plein poumon de nature et de naturel. Une ode à la Terre avec la forêt pour lieu de refuge.
Dès les premières pages, les odeurs envahissent nos narines, la rosée du matin, le froid nous glacent la peau comme ils glacent celles du petit Gaspard et de son chien blessé. On entend chaque craquement de branche, chaque bruit d’animaux. On voit chaque couleur se dessiner devant nos yeux comme un tableau, un tableau écrit, décrit. On a tout simplement la sensation d’être au même endroit, à la même époque. Sans jamais étaler des tartines de description, Thomas Vinau réussit brillamment et avec habilité à nous faire ressentir l’essentiel : le minéral, le végétal et l'animal avec juste ce qu’il faut de détails, juste ce qui est nécessaire à l’envolée de nos sens. C’est puissant ce pouvoir subjectif qu’il a à travers son écriture. Puissant, touchant et envoûtant. 

« Nous sommes le chemin dans leurs rêves trop courts. Et la faim et la gale et la crève. Ah ça c’est bon pour nous ! Qu’on est une meute de loup, de nègres et d’apaches à blanchir au ripolin ! Qu’on est le vice et la rapine, la crasse et le blasphème, la souris dans le grain ! Vous savez pourquoi ils ont peur ? Parce que nous sommes les vrais pénitents du monde, enfants des pharaons et des juifs errants, la parole du bon Dieu, c’est dans nos plaies qu’elle se recueille. On en fait des chansons. »

Vous l’aurez compris, Le camp des autres est un coup de foudre. Je l’ai ressenti comme un appel à la communion des sens, des cœurs et des esprits. La forêt comme lieu de paix malgré cette image récalcitrante que l’on peut avoir d’elle par la non-connaissance, par ses bruits étrangers, par son aspect sauvage. Et finalement j'y ai vu la forêt utilisée comme métaphore de ces sans-famille, ces sans-papiers, ces sans-patrie portés par Thomas Vinau. Et la luminosité qui transperce ce lieu comme une métaphore de l’humanité.


Une lecture dans le cadre de ma sélection rentrée littéraire 2017 comprenant également : 

Un funambule sur le sable de Gilles Marchand
"Je me promets d'éclatantes revanches" de Valentine Goby
Une histoire des abeilles de Maja Lunde
Pour te perdre un peu moins de Martin Diwo
Système d'Agnès Michaux
Les jouisseurs de Sigolène Vinson
Demain sera tendre de Pauline Perrignon
La ville sans juifs de Hugo Bettauer
Le livre que je ne voulais pas écrire de Erwan Larher
L'invention des corps de Pierre Ducrozet
Ces rêves qu'on piétine de Sébastien Spitzer
Et bien d'autres encore ...

Commentaires

  1. Je ne peux que partager ton enthousiasme ! Thomas Vinau est un poète et le thème est en effet tellement d'actualité !

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    1. Ne me reste qu'à me pencher sur ces précédents romans. S'ils sont tous dans la même veine alors je vais les dévorer.

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  2. Je l'ai terminé ce matin... Du Thomas Vinau comme je l'aime.

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  3. Quelle chance tu as de pouvoir découvrir à rebours les précédents romans de Vinau ! Le début, comme tu le sais m'a déstabilisée, mais j'ai compris pourquoi ensuite, et ma lecture n'en fut que meilleure.
    Joli billet miss ! ♥

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    1. Je le voyais plutôt comme une "honte" mais finalement je pense que je vais d'autant plus les savourer. Merci Miss :)

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  4. C'est un auteur qui semble faire l'unanimité sur la blogo. Je ne l'ai pas encore découvert, mais cette "caravane à Pépère" est bien tentante...

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    1. Je pense en plus que c'est un auteur qui peut beaucoup te plaire.

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