Nous, les passeurs de Marie Barraud : immersion au cœur d’une tragédie familiale

Marie Barraud
Paru aux éditions Robert Laffont - 198 pages

Il m’a fallu du temps pour laisser retomber l’émotion suscitée par Nous, les passeurs. Avant même de l’ouvrir, je savais qu’il ne me laisserait pas de marbre. Je savais qu’il me transporterait. J’étais pourtant loin d’imaginer les traces qu’il encrerait en moi après l’avoir refermé.  


Bien sûr c’est encore un énième livre qui traite de la seconde guerre mondiale. Encore un témoignage. On pense désormais en connaître un rayon sur le sujet. Et pourtant Nous, les passeurs est un de ceux que je vous recommande parmi les nombreux ouvrages existants. Parce qu’il aborde un pan de l’Histoire que l’on ne connaît pas forcément. Parce qu’il est pur, et écrit avec le cœur, le corps, les tripes, le sang.
« Notre vie peut prendre chaque jour la forme de nos folies, mais elle reste, finalement, le prolongement des vies de ceux qui nous ont précédés. Qu’on le veuille ou non, nous venons compléter un cycle. Et je perçois aujourd’hui qu’ignorer ce qui fut avant nous, c’est perdre une partie de ce que nous sommes supposés devenir. Héros ou bourreaux, nos ancêtres nous transmettent bien plus que leur nom. » 
2016, Marie Barraud décide de coucher sur le papier sa tragédie familiale. Celle d’un grand-père, Albert Barraud, médecin, résistant, déporté en 1944 au camp de Neuengamme. A son arrivé au camp, il devient médecin du « revier 1 » sans jamais perdre son esprit de résistant. Durant toute sa déportation, il a consacré sa vie à ses camardes en les aidant, soignant sinon soulageant des centaines, des milliers de malades. Il a trafiqué des papiers pour tenter de sauver ces déportés de la mort. Toujours cet homme a vécu l’espoir au cœur. Toujours il a cru en l’Homme et en l’humanité. 
Albert Barraud est mort en 1945 sur un paquebot bombardé par les alliés qui pensaient y trouver des allemands. Or dans cet immense tas de ferraille, il n’y avait que des milliers de déportés, entassés sur des corps sans vie. Eux-mêmes déjà un peu morts. 

Albert Barraud a laissé derrière lui deux fils et une épouse. Aucun d’entre eux ne parle de lui. Jamais. Quel est la raison de ce silence ? Lorsque Marie aborde le sujet, c’est la colère qui rugit dans les yeux de son père. Pourquoi ? Comment son père peut-il ressentir une telle rage face à cet homme, à ce père, qui fut un héros ? 
La jeune femme décide de chercher à comprendre qui était ce grand-père et pourquoi personne ne l’évoque, jamais. Elle qui ressent un vide en elle par l’absence d’un homme qu’elle n’a jamais connu. Un inconnu qui semble étouffer le monde des vivants.
« Pour supporter l’enfer, ces hommes n’avaient qu’une solution, se blinder. Surtout ne jamais évoquer la vie d’avant, les douceurs de cette ancienne existence. […] Le plus doux souvenir était le pire des poisons. La mort était devenue une vieille compagne. La seule. Là-bas, ils apprirent que la vie n’était rien. » 
C’est un travail de fourmis qu’a entrepris Marie Barraud, rien ne l’a arrêté dans cette quête d’identité, de vérité.
Au sein de ce récit, elle remonte le cours du temps à la recherche de témoins, plongeant son nez dans les archives, les lettres que son père n’a jamais lues. Elle parcourt des centaines de kilomètres pour trouver une réponse, ses réponses, leurs réponses. 
A mesure qu’elle avance dans ses découvertes, Marie Barraud se crée des souvenirs avec ce grand-père qu’elle n’a pas connu. Elle le dessine en rêves, geste par geste, mot par mot. Si réels dans ce sommeil nourrissant. 
Avec une infinie délicatesse, elle partage ce lien invisible qui la relie à lui. Avec un amour indéfectible, et une détermination sans pareil, elle reconstitue tous les épisodes de ce malheur familial, malgré la douleur, pour permettre aux siens de trouver la paix, de trouver la force de pardonner.
« Lorsque ceux que l’on a aimés ont disparu, leur souvenir s’inscrit en nous chaque jour un peu plus fort. La peur d’oublier est si présente que le souvenir prend, avec le temps, de plus en plus de place. Son empreinte est plus dense, plus profonde. »
Plus qu’un roman, Nous, les passeurs, est un foudroyant témoignage de vie et d’Histoire.  La plume de Marie Barraud se fait précise afin de ne rien laisser au hasard. Elle se fait douce également et vous serre le cœur, vous noue le gorge, vous arrache quelques larmes par l’histoire retranscrite d’une part mais aussi parce que ses mots transpirent de sincérité et d’un besoin viscéral de partage. Ce besoin nécessaire de devenir elle aussi "un passeur". 
Ce n’est évidemment pas un livre que l’on lit pour le style, mais c’est un roman que l’on lit pour le symbole qu’il porte, pour son geste. Un geste d’amour porté à un père, à un grand-père, à une famille toute entière et bien au-delà même. Un geste d’amour pour ne jamais oublier l’homme, l’horreur, la vie. 


Une lecture dans le cadre de la sélection des 68 premières fois comprenant : 

La téméraire de Marine Westphal
Ne parle pas aux inconnus de Sandra Reinflet
La plume de Virginie Roels
De la bombe de Clarisse Gorokhoff
Marx et la poupée de Maryam Madjidi
Presque ensemble de Marjorie Philibert
Principe de suspension de Vanessa Bamberger
Outre-Mère de Dominique Costermans
Marguerite de Jacky Durand
Les parapluies d'Erik Satie de Stéphanie Kalfon
Maestro de Cécile Balavoine
Mon ciel et ma terre de Aure Atika
La sonate oubliée de Christiana Moreau
Le cœur à l'aiguille de Claire Gondor
La tresse de Laetitia Colombani

Commentaires

  1. Comme toi, j'ai été infiniment touchée par ce texte d'une immense sincérité.
    C'est un texte qui déborde de vie et d'espoir, en dépit de son sujet. Un texte magnifique.

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  2. Un livre qui a fait l'objet de plusieurs avis très positifs sur la blogo, et que j'ai vraiment envie de lire! Tu en parles très bien :)
    Mais bizarrement, je le vois peu en librairie ou en bibliothèque, c'est dommage!

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    1. Je l'ai aussi peu vu en librairie (est-ce parce qu'il s'agit d'un premier roman ?). Et c'est effectivement très dommage car il vaut vraiment la peine qu'on s'y attarde.

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