Mon chien stupide de John Fante : chienne de vie mordante

Mon chien stupide
Paru en poche aux éditions 10-18
160 pages

On m'a dit un jour "tu n'as jamais lu Fante ?", les joues un peu rosies j'ai avoué que non. Alors, lors d'une rencontre en librairie, en novembre dernier, Nicolas s'est éclipsé quelques instants pour réparer mon ignorance. Quelques mois plus tard, le voilà englouti (le livre hein). Bon d'accord, je n'ai pas de chien alors c'est le chat qui s'y est collé pour la photo... vous ne m'en tiendrez pas rigueur.


Henry, quinquagénaire désabusé, découvre un soir dans son jardin de Point Dume un monstre poilu. Est-ce un ours, un lion ? La panique est totale dans les yeux d'Harriet, sa femme. Henry, fier mais qu'à moitié quand même s'approche. Doucement. Une arme à la main. C'est alors que la bête féroce s’avère être... un chien. Triste. Amorphe.
C'est ainsi qu'explose au grand jour la tragédie d'une vie familiale. Par la seule présence d'un chien qu'on découvrira bien moins mou que prévu... Un brin attiré par... les mâles. Un chien, nommé désormais Stupide, qui va créer débats, disputes, affrontements entre un homme, sa femme et leurs quatre enfants. Des enfants qu'Henry voit comme des boulets, à part peut-être le parfait Jamie, si parfait que personne ne s'inquiète pour lui. 

“ Elle était pourtant adorable, mon Harriet : vingt cinq ans qu'elle tenait le coup à mes côtés ; elle m'avait donné trois fils et une fille, dont j'aurais joyeusement échangé n'importe lequel ‒ voire les quatre ‒ contre une Porshe neuve, ou même une MG GT 1970. ”

Henry J. Molise rêve alors de retourner sur sa terre d'origine : l'Italie. Quitter cette famille épuisante. Si épuisante qu'il n'arrive plus à écrire. Ni roman, ni scénario. Il faut dire qu'entre une femme jamais d'accord avec lui, qui menace de le quitter sans cesse, protège son fils Denny en rédigeant ses devoirs; une fille Tina en couple avec un ancien Marine qui profite du frigo familial et Dominic qui s'accouple avec une Noire au plus grand désespoir d'Harriet, Henry est au bord de la crise de nerf. Alors finalement, l'arrivée de ce chien est sa bouffée d'oxygène, sa victoire. En tout cas au début. Car il va finalement bien vite devenir le point d'entrée d'un bilan de mi-parcours.

Au fil des pages, Henry J. Molise livre son histoire familiale. Dresse un portrait cynique de ses proches et de sa vie. Revient sans cesse sur ceux qui ont compté... Et qui le plus souvent ont eu quatre pattes et un museau. 

“ « Au revoir, p'pa. Merci pour tout. »Il m'a vraiment dit ça. Merci pour tout. Merci pour l'avoir engendré sans lui en demander la permission. Merci pour l'avoir fait entrer de force dans un monde de guerre, de haine et de fanatisme. Merci pour l'avoir accompagné à la porte d'écoles qui enseignaient la tricherie, le mensonge, les préjugés assommé d'un Dieu auquel il n'avais jamais cru, de la seule et unique Église ‒ que toutes les autres soient damnées. Merci pour lui avoir inculqué la passion des voitures qui provoquerait peut-être un jour sa mort. Merci pour avoir été un père qui écrivait des scénarios médiocres, histoires d'amour à l'eau de rose ou bagarres dans lesquelles les bons avaient toujours le dernier mot. Merci pour tout. ”

John Fante d'une écriture aussi amère que drôle à souhait décrit le quotidien d'une famille au bord de l'explosion où les non-dits règnent en maître, où les colères sont enfouies depuis trop longtemps, où les réconciliations ne sont que manipulation et poudre aux yeux. Une famille qui peu à peu se rétrécit par le départ forcé ou non des enfants. Il n'y va pas avec le dos de la cuillère même lorsqu'il dresse le portrait de son propre narrateur que l'on pourrait détester mais qui nous est malgré tout sympathique. Un loser magnifique en quelque sorte.

Par le tragi-comique il aborde à merveille le rêve au sens large : rêve familial, rêve américain ou encore rêve professionnel et ne manque pas d'émouvoir son lecteur. Il gratte et gratte la surface de cette vie, de ce monde dans lequel le narrateur vit, développant ainsi des grands thèmes tels que le racisme, l'homophobie, le chômage, la création et l'écriture mais aussi le changement des nouvelles générations attentistes, parfois peu persévérantes. Et les dernières pages n'ont pas manqué de me serrer le cœur par cette prise de conscience sur la vie. De père notamment. Un père déprimé, bancal, peu aimant, peu démonstratif, peu présent pour ses enfants et dont on prend conscience de cela souvent bien tardivement. Un père qui m'a fait remonter bien des souvenirs. 

“ Pour écrire, il faut aimer, et pour aimer il faut comprendre. Je n'écrirais plus tant que je n'aurais pas compris Jamie, Dominic, Denny et Tina ; quand je les comprendrais et les aimerais, j'aimerais l'humanité tout entière, mon pessimisme s'adoucirait devant la beauté environnante, et ça coulerait librement comme l'électricité à mes doigts et sur la page. ”

John Fante a écrit là un roman petit par la taille mais grand par tout ce qu'il contient, entre les lignes et l'humour. Il faut gratter à notre tour pour prendre la mesure de tout ce qu'il cache : les regrets, l'amertume, les ratages, l'égoïsme, les autres... Les quatre saisons de la vie et puis la stupidité, qui si elle est animale nous rappelle que nous ne sommes que... des animaux.

Commentaires

  1. Maintenant il faut que tu lises "La route de Los Angeles" et "Demande à la poussière" :-)

    Et il n'y a pas à rougir de ne pas avoir lu Fante, c'est génial même de le découvrir maintenant!

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    1. "Demande à la poussière" me tente beaucoup. Rien que pour le titre je l'admets :-)

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  2. Il serait temps que je fasse connaissance avec cet auteur qui y' enchanté

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